Rien n'est plus humain que le crime
Cette
année, au cours du festival premiers plans, nous avons eu l’occasion de voir ou
revoir M le Maudit, le premier film parlant de Fritz Lang, paru
en 1931, qui narre l’histoire de meurtres en série perpétrés par un tueur
d’enfants.
Fritz
Lang s’était inspiré à cette époque de plusieurs criminels analogues qui
avaient terrorisé l’Allemagne dans les années 1920.
Ce film a réactualisé pour moi le souvenir d’un premier long métrage du réalisateur Vincent Le Port Bruno Reidal, confession d’un meurtrier que nous avions pu découvrir au festival premiers plans en 2021.
Rappelons
que ce film raconte l’histoire vraie d’un crime effroyable : un jeune garçon
est retrouvé décapité, l’auteur de ce meurtre est son camarade Bruno.
Fidèle à l’idée que ce rapprochement n’était pas fortuit, et ayant à l’esprit cette formule de Jacques Alain Miller : « Rien n’est plus humain que le crime », je me suis interrogé sur ce qui pouvait faire lien entre ces deux œuvres, en essayant de voir ce qu’elles pouvaient nous apprendre de ce qu’il en était de cette « passion » criminelle pour chacun des protagonistes. Et comment « récupérer, au nom de la psychanalyse la signification subjective de l’acte criminel »2 dans la mesure où « le crime démasque quelque chose de propre à la nature humaine »3
Je propose de considérer que M le Maudit comme Bruno Reidal témoignent chacun à leur manière de ce à quoi ils ont affaire, comment un impératif s’impose à eux, comment la contrainte, ce plus fort que, ce que dans notre champ, avec Lacan, nous nommons la jouissance, les conduit au pire. Et la façon singulière dont chacun traite cette jouissance innommable.
Ce qui rassemble les deux criminels, c’est la contrainte : il est impossible d’échapper à ce qui les envahit. Ce qui les distingue, c’est le statut de l’acte :
Pour l’un, Bruno Reidal : le scénario imaginaire en premier lieu puis le crime ensuite sont sa condition de jouissance
Pour
l’autre, M, le crime permet de mettre fin à l’insupportable de ce qui l’envahit
M le Maudit
Pour le réalisateur, ce n’est pas seulement un film sur un tueur. Il voulait montrer comment toute une société réagit face à un crime. Pour lui, le film parle autant de la police, de la presse, de la foule et du monde criminel que du meurtre lui-même.
Mais
ce qui nous intéresse … c’est ce dont témoigne M à la fin du film, devant une
sorte de tribunal : il le nomme très précisément : c’est plus fort que lui, il
n’est pas responsable, il est obligé d’assassiner
« Ce
n’est pas de ma faute, mais est ce que je peux faire autrement, je porte en moi
cette malédiction, cette brûlure, cette voix, ce supplice.
M est en proie à des hallucinations, « voix
stridente » insupportable, le sentiment d’être poursuivi, tout cela ne
cessant que lorsqu’il a commis l’irréparable, se soldant par un apaisement et
une étrangeté quant à l’acte commis « ce n’est pas moi ».
Il
est en proie à une contrainte, une force irrésistible : envahi par
l’insupportable, la seule solution à sa disposition pour faire cesser l’horreur
qui l’envahît, c’est le crime.
Au risque de paraitre outrancier, on
pourrait dire que, pour lui, le crime « a un effet thérapeutique »
Citons-le
« quelque chose me pousse à errer dans les rues, je sens que quelqu’un
me suit sans arrêt. C’est l’autre qui me poursuit, sans bruit. Mais je
l’entends quand même. Parfois j’ai l’impression de me suivre moi-même. Je
voudrais m’enfuir mais je ne peux pas m’échapper. Cette force qui me pousse. Je
veux résister et je suis entouré de fantômes de mères, d’enfants. Ils sont là,
collés contre moi, toujours. Et seulement quand je cède, tout s’évanouit
… »
La
contrainte est impérative. M le maudit ne peut se soustraire à ce qui l’envahît
qu’au prix d’un acte criminel effroyable. C’est ce dont il témoigne et qui fera
poser la question inévitable : comment juger les fous ?
Bruno Reidal
Le « cas » Bruno Reidal est donc le sujet du film de Vincent Le Port sorti en 2011. Il retrace l’histoire vraie d’un jeune criminel de 17 ans, survenue au début du XX è siècle : ce jeune homme a égorgé un de ses camarades au cours d’une promenade en forêt. Nous avons à notre disposition les écrits de ses mémoires et le rapport médico-légal du médecin légiste, le docteur Lacassagne. Ce sont de très précieux documents qui ont permis à Vincent Le Port de documenter très précisément son film et de reconstituer point par point les coordonnées du crime.
Citons le réalisateur : « Ce qui m’a troublé, c’est d’assister à une souffrance si tangible, si manifeste, en même temps qu’insaisissable. C’était de voir, derrière le monstre que les journaux décrivaient à l’époque, un jeune garçon qui a lutté contre lui- même toute sa vie. Et là où le film doit selon moi dépasser le fait divers, c’est dans ce portrait d’une vie cachée, invisible, dans ces pulsions enfouies qu’il a combattues, dans son impossibilité à communiquer ou à atteindre le bonheur, ce qui peut résonner chez n’importe qui, chacun à son échelle. Et puis ça posait cette question : comment lutter contre ce que l’on est intrinsèquement au fond de soi, peut-on se « débarrasser » de soi ? Il y avait là quelque chose qui évoquait le destin et le libre arbitre qui m’intéressait ».
Les mémoires de Bruno, le rapport d’expertise du docteur
Lacassagne, médecin légiste nous éclairent précisément sur le sujet Bruno
Reidal. Nous essaierons de dégager quelques lignes qui pourraient nous
enseigner sur ce qu’il en est, dans la singularité du cas, du phénomène
pulsionnel et de la jouissance en jeu,
L’apparition, le déclenchement pourrait-on dire, des
phénomènes dont témoigne Bruno remontent à l’enfance : assistant à la scène de
la mise à mort d’un cochon, il vient à l’idée de l’enfant qu’« Il était très naturel que, voyant tuer un cochon,
mes petits camarades et moi nous avons joué au cochon et au tueur. …De là est
née cette idée et cette idée était accompagnée d’une érection »
C’est alors que la pratique de la masturbation sur fond de
scénario imaginaire d’égorgement se met en place, de façon impérieuse et
itérative : « C’est
pourquoi je me représentais en train de le faire. Et alors ma verge
grossissait. Quoique me représentant en train de tuer et que j’en ressentisse comme un plaisir, je
n’étais pas satisfait, et il me semblait que je jouirais véritablement, et que
je serais soulagé dès que je pourrais réaliser ce que je
me représentais.»
Néanmoins, cette pulsion criminelle suppose un pré-requis : il faut que que la future
victime soit un familier de Bruno, qu’elle soit belle et intelligente, dans ses
âges « Ce que je ne puis pas bien m’expliquer, c’est que je ne me sentais porté à tuer
que certaines personnes. Pour que je fusse porté à tuer cette personne, il
fallait qu’il
y ait assez longtemps que je la connaisse, qu’elle ait une certaine beauté de
figure, une certaine intelligence, qu’elle fût à peu près de mon âge, ou plus âgée de quelques
années, ou ayant au contraire quelques mois de moins. »
Le séjour au séminaire apporte un apaisement à Bruno, un
bord était mis à cet envahissement par les études « Au séminaire, lorsque
mes études marchaient, et lorsque
intérieurement
je n’avais
pas trop à lutter contre mes penchants, je me croyais heureux. Ce qui m’empêchait, c’était, je crois, la
pratique plus régulière des exercices religieux, mon
travail, ma vie réglée de chaque jour. »
« Je reconnaissais bien que les vacances m’étaient
indispensables, à moi surtout qui travaillais beaucoup et qui m’amusais peu en récréation. Mais, pour
aller en vacances, il fallait quitter mes chères études, mes camarades, mes
occupations, beaucoup de facilités que j’avais d’accomplir mes devoirs religieux, et il
fallait aller chez moi, me désœuvrer, m’ennuyer beaucoup, et, ce qui était
encore pis que cela, mal agir, car je me savais porté au mal, faible, surtout
lorsque j’étais oisif. Pendant les vacances, le
désœuvrement donnait libre cour aux tentations les plus impérieuses ».
Et puis un jour survint l’expérience déterminante, qui
mènera au pire « Or, un jour, à l’âge de quatorze ans, je me masturbais, et
je ne pouvais parvenir à jouir, quand, par hasard, l’idée de tuer me vint ; je me
représentai en train de tuer quelqu’un, et aussitôt je jouis très facilement.
L’adolescent note également que la pensée de ces idées de
meurtre ont un effet apaisant sur lui « c’est quand je suis le plus tourmenté
par mes idées de meurtre que je suis le plus calme et le plus silencieux ». Et que, par ailleurs, l’idée de tuer
s’évanouissait lorsqu’il s’était masturbé : lorsque je m’étais masturbé, l’idée de tuer disparaissait de mon
esprit. »
Malheureusement, ce scénario imaginaire ne va pas suffire à
soutenir les expériences de jouissance de Bruno. Poussé par cette contrainte
impérieuse, Bruno « organisera » une promenade en forêt pour mettre à
exécution son fantasme : il passera à l’acte. Le scénario imaginaire qui
avait jusqu’ici permis que le pire ne soit pas commis ne suffit plus. Comme pour le cochon, Bruno égorge son
camarade. » Insondable décision subjective »4 , traversée sauvage du fantasme,
dont Bruno ne pourra rendre compte, si ce n’est « qu’il
n’était pas possible de ne pas commettre » il ne manque que d’en jouir, selon
son expression. Et là encore, d’une certaine façon, cela a, pour lui, des
effets thérapeutiques « Quel bonheur d’avoir, de posséder entièrement, de tuer une personne jeune,
belle, intelligente, fière. Réjouis-toi ! Ce soir, tu auras coupé
la tête à quelqu’un
et tu seras libre alors, de la liberté complète, liberté de corps, liberté d’esprit, liberté de conscience, et,
plus d’angoisses,
plus de doutes, plus de scrupules, plus d’ennuis, plus de luttes intérieures.
Puis, enfin, une bonne confession générale, un grand repentir, une vie
pénitente. Alors tu vivras d’une nouvelle vie ».
Et puis, comme pour M : l’étrangeté, l’énigme : il me semblait que ce n’était pas
moi qui avais commis ce meurtre.
Cependant,
deux mois après le meurtre de François, l’obsession réapparait, irrésistible et
l’attention portée à dieu et la prière n’y feront rien, les fantasmes,
conditions de la satisfaction sexuelle, se manifesteront à nouveau « j’étais
extasié » dira-t-il.
Lors d’une intervention lors d’une table ronde à Buenos
Aires le 29 AVRIL 2008, Jacques Alain Miller déclarait :« Rien n’est
plus plus humain que le crime »5 M le maudit comme Bruno Reidal
témoignent des coordonnées symboliques et pulsionnelles dans lesquelles sont
pris les actes criminels dont ils sont les auteurs : il n’y a de crime que des
êtres parlants.
Docteur Gérard Seyeux
Psychanalyste membre de l’Ecole de la cause freudienne
26/03/2026
1Miller. J. A., Rien n’est plus humain que le crime.
Mental, revue internationale de santé mentale et psychanalyse appliquée, 2008.
P. 7.
2Miller.
J. A., Rien n’est plus humain que le crime.
Mental, revue internationale de santé mentale et psychanalyse appliquée, 2008.
P. 12.
3Miller.
J. A., Rien n’est plus humain que le crime. Mental, revue internationale de
santé mentale et psychanalyse appliquée, 2008. P. 10.
4 Miller. J. A., Rien n’est plus
humain que le crime. Mental, revue internationale de santé mentale et
psychanalyse appliquée, 2008. P 13.
5Miller.
J. A., Rien n’est plus humain que le crime. Mental, revue internationale de
santé mentale et psychanalyse appliquée, 2008. P7,

