La gifle, et ensuite...
Quand des cinéastes et des psychanalystes se rencontrent en 2026
Cette table ronde, organisée par l’Association de la Cause
freudienne, a réuni Frédéric Hambalek, réalisateur, Gérard Seyeux et Dominique
Fraboulet, psychanalystes.
Dominique Fraboulet : Dans votre premier long
métrage, Frédéric Hambalek, la Gifle, Julia et Trobias semblent être un
couple parfait. Jusqu'au jour où leur fille Marielle reçoit une gifle et développe
alors le pouvoir de voir et entendre tout ce que font ses parents.
Dominique Fraboulet. DF. Pouvez-vous nous dire quel
est votre premier souvenir de cinéma ?
Frédéric Hambalek. FH. Quand j'étais un petit garçon,
je me souviens d'avoir été très impressionné par un film allemand qui s'appelle
« L'histoire sans fin ». Parce qu'il y a un géant de pierre qui est dedans, il
est à la fois géant physiquement, énorme, mais c'est un bébé en même temps avec
un vélo de bébé et je trouvais cela extrêmement impressionnant.
DF. Est-ce que cela a pu influencer votre
filmographie ?
FH. Ce qui m'a beaucoup influencé, je pense, c'était quand à
13 ans j'ai vu 2001, l’Odyssée de l’espace. Avant, j'avais vu des films
comme les Star Wars, la guerre des étoiles, Indiana Jones,
et puis l'histoire sans fin. Voir 2001..., c'était un autre point
de vue sur le cinéma. C'étaient des superproductions hollywoodiennes. Mais là,
j’ai vu qu’on pouvait faire quelque chose d’autre avec le cinéma.
Gérard Seyeux. GS. C’est de là qu’est venu votre
désir de cinéma ?
FH. Ça m'a mis sur le chemin, je crois, de mon obsession
pour le cinéma. Je commençais à aller chercher de plus en plus loin des films,
et plus tard à avoir l'envie de faire des films, mais à chercher des films qui
étaient différents. Je recherchais, des films obscurs, des films d'art et
d'essai, des films qui sont laissés de côté par des autres personnes.
GS. Oui, mais là, c'est comme spectateur. Mais est-ce qu'il
y a un moment où vous êtes passé de la position de spectateur, de consommateur
de films, à l’envie de fabriquer votre propre œuvre ?
FH. Oui, c'est venu un peu par surprise. Je ne m'y attendais
pas tellement. Par contre, je me souviens qu’à dix-sept ans, mes parents m'ont
demandé ce que je voulais pour mon cadeau d’anniversaire et m’ont proposé un
caméscope. Tout de suite j’ai dit oui. Je faisais des films avec ce caméscope
mais je n'aurais jamais osé dire à mes parents ou même penser à devenir
réalisateur. Pour moi, c'était tellement éloigné de mes capacités, de ma vie.
Je ne pensais pas pouvoir le faire. Il n'y avait personne dans mon entourage à
faire cela.
GS. Donc c'est la surprise. Ça me semble important de le
souligner, ça vous est tombé dessus comme ça, vous ne vous y attendiez pas.
J'ai envie de relever ça.
GS. Dans votre film vous donnez le ton d’emblée à notre
table ronde cinéma et psychanalyse puisque vous citez Freud : lors d’une
réunion entre ceux qui vont éditer le livre, l'un des protagonistes dit « mais
tu crois que tes lecteurs sont sensibles à la libre association ». Il me
semble que c'est là une indication de ce qui vous intéresse aussi et de votre
rapport à la psychanalyse.
FH. J’ai lu Freud beaucoup et je n’y pensais absolument pas
en écrivant cette scène. Mais nous sommes le produit de ce qu’on lit et tout ce
qu’on a ingéré revient quand on crée.
GS. Donc c'est venu à l'insu de votre plein gré. C'est une
manifestation de l'inconscient.
FH. J’ai hâte de voir ce que vous allez dire, vous, de mon
film. Je ne veux pas penser à quelque chose de conscient quand je le fais, je
veux plutôt sentir le chemin à venir, l’évolution des choses.
GS. C’est ce à quoi nous, psychanalystes lacaniens, sommes
très sensibles, à ce qui n’a pas de sens et qui pour autant est à l’œuvre et
c’est votre façon à vous d’en parler. Se débarrasser de trop d’imaginaire pour
laisser aller les choses comme on les sent.
FH. Quand je suis spectateur je ne veux pas voir dans le
film un message, Je ne veux pas penser que quelqu'un veut me dire une chose. En
tâtant le terrain je veux que le spectateur soit libre de prendre ses
sentiments et d'en faire ce qu'il veut.
DF. Dès le début du film on est aussi confronté à l'énigme
de la sexualité. La gifle, c'est parce qu'on a traité la fille de pute. On est
dans la sexualité, notamment la sexualité des parents. Pour l'enfant la grande
énigme, c'est ça : que font papa et maman derrière la porte de leur
chambre ?
FH. Nous sommes des voyeurs. On voit des choses qu'on n'est
pas censé voir.
DF. La sexualité de la mère, bien souvent, l'enfant ne veut
pas la voir. Là, vous la mettez au premier plan en tant que femme. L'enfant ne
veut pas voir sa mère comme une femme.
FH. Je voulais effectivement que le spectateur soit aussi
mal à l'aise que Marielle par rapport à ça. C'est pour ça aussi que c'est une
scène très longue et que nous sommes très proches des personnages, ce qui crée
du malaise. Donc plus tard, au dîner quand Marielle parle à sa mère, on peut
sentir qu’elle est très mal à l’aise et on peut partager avec elle ce
sentiment.
GS. Alors pour continuer sur le sexuel, la gifle n'est-ce
pas la rencontre avec le sexuel qui est, de toutes les façons, toujours
traumatique. Ce serait une illustration de ça, n'est-ce pas ?
FH. Oui, c'est intéressant, on peut le lire comme ça. Comme
je l'ai dit hier soir au débat après le film, on peut voir le film comme une
comédie de mœurs. Mais effectivement en dessous c’est une rencontre avec la
sexualité, avec l'amour et la réaction qu'elle a de cette rencontre, c’est la
claque. Et c'est quelque chose qui est immédiat.
GS. Il y a une scène assez drôle : celle où la maman
décide de passer à l'acte dans un deuxième temps. La première scène, c'est le
fantasme et dans un deuxième temps, puisqu'il faut y aller, il faut y aller,
donc elle y va de façon délibérée. Et pendant que ça se passe, elle se répète
« le sexe, c'est naturel, c'est naturel » alors que la façon dont on
la voit agir va tout à fait à l'encontre de ce qu'elle formule. Alors, le sexe,
c'est naturel ou c'est pas naturel ?
FH. Ce contraste très fort c'est quelque chose qui
m’intéresse beaucoup. Une idée que j’avais c’est pourquoi la sexualité dans une
famille est toujours cachée. Pourquoi c’est comme cela et qu’est ce qui se
passerait si ce n’était pas le cas. Oui, donc on en parle avec nos enfants, on
est très ouverts, on est très modernes, voilà. Mais quand même, ça reste caché.
Et je me demande comment ça serait si on avait une autre façon de vivre ça.
DF. Est-ce que c’est possible de le vivre d’une autre façon
? parce que le sexuel c’est toujours l’énigme et il y a toujours des ratés.
Quand on est dans le fantasme ça va, mais dès qu’on passe au réel c’est autre
chose.
FH. Je pense à cette citation « si le fantasme passe à la
réalité c’est le cauchemar ».
DF. Votre film est-il une façon de répondre à ça ?
FH. Oui, ce sont des choses qui méritent réflexion et j’aime
bien réfléchir là-dessus. Et je pense à ma grand-mère qui était contre
l'éducation sexuelle à l'école, parce que ça enlève tout le plaisir de la
découverte
GS. Est-ce qu’il y a une possibilité d’éducation sexuelle.
Est-ce du registre de l’éducatif ?
FH. La partie mécanique peut-être. Pour les autres éléments,
beaucoup plus personnels, plus proches de l’âme, c'est beaucoup plus difficile
à éduquer Vous devez aussi l'expérimenter. C'est peut-être pour ça que la
psychanalyse existe, parce qu'il y a toujours ce trouble qui est là, il y a
toujours quelque chose de trouble par rapport à la sexualité. Et la
psychanalyse peut trouver une réponse.
GS. Ce que vous nous dites là permet de glisser sur un autre
aspect de votre film, la question de la transparence et de la vérité. Nous
sommes dans un monde où il y a des caméras partout, il y a les réseaux sociaux,
tout se montre. Est-ce si bénéfique que ça ? Dans votre film, les bureaux sont
tous transparents, il n'y a rien de caché. C'est un peu le monde contemporain,
celui du tout voir, du tout connaître, et de la vérité. Et en même temps, Le
paradoxe, c'est aussi le monde de ce qu'on appelle les post-vérités. Alors, se
pose la question faut-il vraiment tout voir ? Quelle est la part de la
nécessité du secret dans nos vies.
FH. Je pense qu’à l’époque de l’IA la réalité a cessé
d’exister. Et internet est devenu irréel. On ne sait pas ce qui est vrai et ne
l’est pas. Comment va-t-on réagir à cela ? Avec ma femme je peux toujours
savoir où elle est en lui demandant de m’envoyer son GPS. Et peut-être qu’elle
n’a pas envie de me l’envoyer. C’est cela qui est problématique. Si vous voulez
faire quelque chose loin des yeux de votre épouse il faut prendre en
considération tous ces éléments.
GS. C’est une question difficile,
la question du secret, la question des secrets de famille. Il y a des familles
où il y a des secrets, d'autres où il n'y en a pas. Quels en sont les effets
délétères ? Et dans certains cas, le secret est nécessaire. Comme dans
« mariage à l’italienne » la fiction de famille ne tient que parce
qu’elle garde le secret. Elle ne dit jamais quel est son fils. Alors le secret
il faut, il faut pas ?
FH. Dans le film il y
a un secret du côté de la mère qui est une vielle histoire mais il faut le
garder pour la stabilité familiale. Il y a aussi la façon moderne de faire, de
tout dire : on a envie de coucher avec quelqu’un, on le fait, on le
dit… mais ça ne marche pas non
plus.
GS. Alors à propos du
secret, dans le film, il y a aussi le moment de la révélation de l'avortement.
Ce qui m'a intéressé, c'est la réaction de la fille. Dans un premier temps,
elle a l'air un peu ébranlée. Puis finalement, elle se retourne dans son lit
puis dit « laissons ça de côté. »
FH. Elle réagit de cette manière-là parce que la mère essaie
d'introduire une Information, quelque chose de secret mais d'avant sa
naissance. Mais c'est quelque chose tellement éloignée de Marielle qu'elle est
un peu ébranlée, mais c'est tout. Ce qui la gêne c’est que sa mère souhaite
l'utiliser. C'est ça qui la gêne le plus.
DF. Cet avortement c'est aussi le mystère de la naissance,
de sa naissance à elle. De quel homme, de quelle femme elle est issue et ce
raté de la sexualité puisqu'elle n'était pas prévue au programme.
GS. C’est la question des enfants. D'où viennent les enfants
? C'est une éternelle question.
FH. J’ai joué avec l'idée qu'elle n'était peut-être pas la
fille de son père. Mais je ne l’ai pas fait car je ne voulais pas avoir quelque
chose d'explicite.
GS. Ça me fait penser à une phrase de Pascal Quignard qui
dit « moi je suis né d'une expérience dont j'étais absent ». Du côté
de l'étrange, du mystère je trouve que ça illustre assez ça.
FH. Oui, on dit aussi qu'il faut bien choisir ses parents.
GS. Un film qui m'avait beaucoup marqué dans la révélation
du secret, c'est Festen, un repas où l’un des enfants révèle le secret
de famille et les effets dévastateurs que ça a. Il est aussi question de
Magritte dans votre film à propos de la couverture du livre sur le pseudo
Magritte. Magritte c'est quand même ça la question du vrai et du pas vrai. Il y
a un tableau de Magritte où il y a un œil qui s'appelle le faux miroir. Je
trouve que ça venait complètement en écho à cette scène où Marielle est chez
l’ophtalmologue où on voit l’œil, le rayon lumineux du médecin qui explore
l'œil, qui essaie de percer quelque chose là. Ce qui n'est pas révélé
finalement. Donc ceci n'est pas un film à la Magritte.
FH. C'est génial, j'aime ça. C'est un rêve, ou un cauchemar
peut-être. C'est certainement quelque chose qui sort de notre inconscient.
Question du public : Si le sexuel était naturel, ça
serait comment ? Qu'est-ce qui a fait qu'aujourd'hui, ce n’est plus naturel ?
GS. C'est parce que ce qui nous différencie des animaux,
c'est que nous sommes des êtres parlants. Il me semble que ce qui dénature le
sexuel, c'est quand même ça. Et à partir du moment où nous sommes des effets de
langage, rien n'est plus pareil. Le naturel est dénaturé de ce fait-là, ça
passe par la demande, par le langage et par le ratage.
Question du public : faut-il à un moment donné qu'on rejette
forcément nos parents pour pouvoir grandir ?
FH. Je ne sais pas si nous devons rejeter nos parents ou pas,
mais il y a deux choses intéressantes. Premièrement que se passe-t-il si la vie
privée disparaît ? Et la seconde, la réponse à votre question, comment
voyons-nous, en tant qu'enfant, nos parents. Quand un enfant est tout petit les
parents sont les dieux. Petit à petit, l'enfant grandit et se rend compte que
les parents sont faillibles. Et c'est justement cette question-là, la
faillibilité, la faiblesse, le fait que les parents peuvent mentir qui est
intéressante.
Et à un moment donné, on peut éventuellement arriver au point
où on se dit : mes parents, ma mère ou mon père, ce ne sont pas des gens
bien. Parfois on peut arriver à avoir ce recul, cette distance pour les voir
autrement.
Et maintenant que Marielle sait tout de ses parents, voit
tout ce que sa mère et son père font et a toutes les informations, la question
c'est : peut-elle continuer à les
aimer ? Elle a aussi des réactions différentes par rapport aux parents.
Elle ne réagit pas de la même manière avec son père ou avec sa mère.
DF. Marielle veut
aussi que son père sache la vérité sur sa mère. Je me suis demandé si elle ne
voulait pas sauver le père en quelque sorte, parce que son père est un peu une
poule mouillée comme vous le disiez hier soir. Devant ses collègues, il n'a pas
vraiment d'autorité. Et donc n'est-ce pas une façon de lui restaurer une
certaine tenue phallique, comme on dirait dans notre langage, et une certaine
masculinité traditionnelle. On voit un père qui a ses faiblesses.
FH. Oui, il y a ce petit côté diabolique chez Marielle, ce
petit côté où elle aime bien faire du mal. Elle voudrait aussi que son père
soit un peu plus masculin, effectivement, un peu plus brutal, harceleur. Et le
moment où il va voir la fille qui lui a donné la gifle, justement, c'est un
moment très important pour moi. Elle aime bien ce pouvoir qu'elle a maintenant
en étant méchante avec cette fille à travers le pouvoir, l'autorité de son
père.
GS. Également dans la scène qui prépare la gifle, il y a la
tentative de la mère de restaurer la tenue du père en lui disant « c'est
toi le chef de famille donc c'est toi qui dois donner la gifle ». Et lui, il se
« débine » dit- on en français. Cette tentative de présenter auprès
de sa fille un père qui a de la tenue, échoue.
FH. Oui, bien sûr elle veut que ce soit lui qui donne la
gifle et elle a une idée derrière la tête quand même avec ça. Mais tout ce
qu'elle dit sur le père ce sont des très vieux clichés, des clichés de ce
qu'est un père.
GS L'idée derrière la tête, c'est ?
FH. Tout simplement de ne pas être celle qui va donner la
gifle à Marielle.
GS. Elle souligne, c’est toi le chef de famille.
FH. Oui, mais il sait qu'elle n'est pas sincère. Si vous
revoyez le film, il y a cette scène au début quand ils sont autour de la table
pour le dîner et qu'il se vante de son travail. Il dit comme il est bon au
travail. Il y a un plan sur sa femme et on voit que sa femme sait que ce n’est
pas vrai. On voit tout de suite qu’il se met dans une position très élevée mais
elle, elle sait que ce n’est pas vrai.
DF. Alors question très indiscrète, très intime. Vous avez
dit hier que vous aviez un enfant de trois ans, est-ce qu’on peut vous demander
comment vous vous comportez avec lui ? Vous n’êtes pas obligé de
répondre.
FH. C'est drôle parce que... quand on a fait l’avant-première
du film, justement je disais que quand j'ai commencé à écrire le film j'avais
zéro enfant et à la fin, maintenant j'en ai deux. Et cela a changé beaucoup de
choses quand je suis devenu père. Au départ, j'avais écrit les choses beaucoup
plus du point de vue de Marielle. Et là, en devenant père, j'ai quand même
changé beaucoup de choses dans le film, dans ma perspective, avec la question
qui suis-je pour ma fille ? Et effectivement, ma fille va-t-elle m'aimer ?
GS. Une réalisatrice suisse nous avait dit qu'elle avait
appris des choses sur sa mère en faisant le film. Avez-vous appris des choses
sur vous en faisant le film ?
FH. Il faudrait que je réfléchisse beaucoup plus à cette
question. Mais je m'interroge sur la manière dont je traite mes enfants,
effectivement.
DF. La question freudienne dans la psychanalyse, c'est pour
une fille qu'est-ce qu'une femme et pour un garçon qu'est-ce qu'un père ? C'est
cette question-là que vous posez dans votre film.
Colette Baillou. J'ai lu votre film à trois niveaux
différents, à la fois celui d'une simple histoire fantastique, celui d'un
fantasme de cette petite fille et ensuite, la métaphore de cette société de
transparence et du tout voir absolument. Cela m'a amenée à cette question,
qu’est-ce qu’un cinéaste fait quand il fait des films, qu’est-ce qu’il veut
nous faire voir ?
FH. J’aime beaucoup quand vous allez voir un film, que vous
ressortiez en ayant découvert quelque chose sur vous-même. Vous découvrez
quelque chose sur vous parce que le film est si ouvert qu'il vous permet
d'arriver à votre propre conclusion, que le film parle à la personne qui
regarde. C'est comme ça que j'essaie de faire les films.
GS. En tout cas, votre film nous fait poser beaucoup de
questions, en particulier la question de la vérité, du secret et de la
transparence, qui est vraiment, comme le disait Dominique tout à l'heure,
vraiment extrêmement d'actualité.
FH. Oui, c'est pour cela que j'ai choisi l'idée, parce que
j'ai senti qu'elle était riche. Ce qui est intéressant aussi, c'est qu'en fin
de compte, dans ce film, le dernier mot, c'est la confiance. Et quand Marielle
dit « je ne vous entends plus » après la deuxième gifle, les parents
doivent lui faire confiance. C'est la seule chose, le seul moyen de
continuer.
GS. C'est ça qui est intéressant parce que là, à ce
moment-là, c'est un pari. Après, il n'y a pas de certitude, il n'y a pas de
dernier mot.
FH. C’est effectivement ça la confiance. C’est aveugle.
DF. Comme je le disais en introduction, finalement, les
jeunes réalisateurs posent les problèmes de notre monde contemporain, mais
essaient de trouver des solutions. Or, vous, votre solution, finalement, pour
que tout ça cesse, c'est la gifle.
FH. Oui, c'est avec beaucoup, beaucoup d'ironie. C'est
vraiment au deuxième degré.
DF. Et puis c'est la mère qui la donne quand même.
FH. C'est quelque chose de positif parce qu'elle assume ce
qu'elle a dit. Elle accepte, elle prend la responsabilité de ce qu’elle a
dit.
DF. Vous disiez hier que ce qui vous intéressait finalement,
c'est que les spectateurs, qu'ils aient aimé ou pas, se posent des questions.
Alors, je dirais que ma réponse à votre film, c'est que l'œil de Dieu n'est
plus le regard absolu et que la bonne nouvelle, c'est que la mère n'est pas une
sainte vierge.
FH. C'est bien
DF. Voilà, cette difficulté qu'ont les enfants de voir la
femme, là vous nous donnez une réponse.
FH. Et c'est quoi la solution, c'est d'être plus ouvert ?
DF. Mais non, c’est que la femme, aussi, assume de ne plus
être une Sainte Vierge et les gens de ne pas la regarder comme ça.
FH. C'est ça la réalité en fait. On est assez moderne pour se
rendre compte de ça, pour le savoir, pour l'accepter mais en fait on ne le fait
pas, la société ne le fait pas.
GS. Puisqu'on est dans une table ronde de cinéma et de
psychanalyse, j'ai envie de citer notre référence qui est Jacques Lacan
« la vérité a structure de fiction ». Je pense que votre film illustre
tout à fait ça. La vérité a structure de fiction.
FH. Oui, j'adore ce truc lacanien. C'est bien sûr difficile
mais je pense me souvenir d'avoir lu chez Lacan que vos rêves et vos cauchemars
sont beaucoup plus réels que la réalité. C'est intéressant de penser que vos
rêves vous montrent votre vie intérieure qui est cachée pendant les heures de
réveil.
DF. La première fois que nous avons fait cette table ronde il
y a treize ans nous avons rencontré un réalisateur allemand et vous êtes
maintenant le deuxième. Il s'appelle Jan-Ole Gerster et était venu présenter
son film « Oh boy ».
FH. Je le connais.
DF. Il nous avait dit qu'il lui fallait digérer le fait
d'être allemand vu l’histoire de son pays. Voilà, finalement, vous avez bien
digéré cette histoire-là puisque votre film est plein d'optimisme et que c’est
un nouvel élan et j'irai même jusqu'à parler de l'humour allemand.
FH. Oui absolument. J'aime bien quand les gens me disent qu'à
la fin du film, il y a de l'espoir et que maintenant ils peuvent repartir sur
une relation correcte. Et donc quand les gens y voient de l'espoir là-dedans,
ça me plaît.
FH. J’ai beaucoup d’espoir pour le cinéma allemand, je dois
dire, parce que vous savez, l'année dernière, on a eu ce magnifique film
allemand à Cannes. Et je pensais que c'était un bon moment pour le cinéma
allemand parce qu'il y a une nouvelle génération qui fait les choses un peu
différemment et très intéressantes. J’ai effectivement plein d’espoir.
GS. Est-ce que vous avez un film en chantier, des projets ?
FH. Oui, j'ai fini l’écriture, le financement va commencer
très bientôt et on espère commencer le tournage au début de l'année prochaine.
GS. Vous pouvez nous dire deux mots du sujet ?
FH. Je pensais, en pensant à cette discussion, qu'on allait
parler d'unheimlich, du bizarre, de l'inhabituel, de l'étrangeté.
GS. Inquiétante étrangeté en français.
FH. Mais en allemand il y a dedans le mot maison, foyer. La
chose que l'on croit connaître parfaitement devient un élément de peur. Et je
viens de me rendre compte, en fait, que cette idée est liée à mon nouveau film,
parce que les choses qu’on pense être familières ne le sont pas forcément.
C’est un peu un thriller et ces éléments sont source de peur. Et je ne dirai
rien d’autre !
Mais je voulais éviter à tout prix la famille, je ne voulais
pas retravailler là-dessus, je voulais parler de l’amitié.
GS Et c'est encore une référence freudienne, unheimlich.
FH. Oui, je ne peux pas en sortir.
DF. On va terminer sur Freud. Merci à vous.