L'heure de la sortie




                                                                                                                 photo Nathalie Guihard


Anne Brouillet





La première émotion d’Anne au cinéma, à dix-sept ans, est un film de Godard «  Pierrot le fou » rythmé et palpitant dans lequel Anna Karina a cette réplique « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire ! » Et pourtant elle en a vu beaucoup d’autres avant, notamment le premier à cinq ans « La soupe aux canards » film sous- titré alors qu’elle ne savait pas lire, et dans lequel on peut voir une scène dans le miroir restée célèbre. Aller au cinéma, seule avec sa mère était un moment privilégié. Cette mère très cinéphile lui a fait découvrir tous les grands classiques notamment les films d’auteurs qu’elle affectionne tout particulièrement.

Mais pas question d’en faire un métier. Avec un père proviseur «  à l’ancienne » la vie était rythmée par les sonneries du lycée, sonnerie de sortie pour les autres, mais pas pour elle. Son chemin était tout tracé : hypokhâgne, khâgne, agrégation de lettres, enseignement, quarante ans de carrière… et l’angoisse de l’enfermement. « Je savais que je voulais sortir et ne pas terminer comme mes parents. » Alors, après l’agrégation, comme son père à qui elle a montré qu’elle pouvait le faire, elle a enseigné en zone difficile où elle a adoré «  ouvrir les yeux des enfants » qui n’avaient pas eu sa chance ;  elle y a découvert un autre monde  « Bobigny n’est pas le grand lycée de prépa ». Puis elle décide de s’inscrire  à la Fémis, dans le département  scénario. C’est un « raz de marée » familial. Son père ne lui parle plus pendant six mois ; alors que sa mère, timide, « qui n’a vécu que pour ses enfants qui l’ont dévorée » est étonnée mais… contente. Pour Anne l’heure de la sortie avait enfin sonné.    

Elle voulait devenir scénariste pour écrire, écrire pour le cinéma qui a le pouvoir que la littérature n’a plus. Et c’est la réalisation qui lui tombe dessus comme un cadeau qui n’était pas prévu. Comment faire un film en huit jours dans un décor qu’elle n’a pas choisi : un trou dans un mur qui débouche sur le vide. Le grand trou, l’appel d’air, la grande sortie et l’angoisse qui disparait un moment. Avec « Trou », son premier court métrage, Anne Brouillet met en image ce sentiment d’inquiétante étrangeté que Freud a mis en évidence : cette part intime de moi que je ne veux pas voir et qui est pourtant là sous mon regard comme un Autre effrayant.

Dans son premier long métrage qu’elle est venue travailler aux Ateliers d’Angers, Anne nous emmènera de l’autre côté du mur, là où la fascination se renverse et la haine emporte tout. « L’étrangeté, au bord du fantastique, est ce que j’essaie de transmettre dans mon cinéma. » « Qu’est ce qui est réel, qu’est ce qui ne l’est pas. » Le cinéma cerne  et  «  prend en charge » l’angoisse du spectateur et… du réalisateur.


Dominique Fraboulet


les résidents des Ateliers d'Angers 2019
photo Nathalie Guihard